WERTHER À L’OPÉRA DE MARSEILLE

LE ROMANTISME EN TOUTE INTIMITÉ — COMPTE-RENDU

Les musiciens dans la fosse, passe sanitaire oublié, masques facultatif : c’est quasiment un retour à la normale qui a présidé à la première représentation de « Werther » à Marseille. Quasiment car la salle était bien loin d’afficher complet, preuve que les bonnes habitudes ont été largement perturbées par les deux ans de crise que nous venons de traverser. Pourtant, cette production, créé à Nancy en 2018, et la distribution qui l’accompagne, méritent largement qu’on s’y attarde.

« Ma tombe peut s’ouvrir ! » : c’est un Werther déchirant, ses avances une nouvelle fois repoussées par Charlotte, qui s’enfuit vers sa fin suicidaire hissant ainsi le 3e acte de l’opéra de Massenet au sommet du romantisme. Un acte époustouflant d’émotion et de justesse pour la première d’une série de quatre représentations marseillaises. Le drame s’inscrit dans l’environnement signé Leslie Travers, grand pan de mur sombre décoré d’un paysage comme on les peignait au XVIIe siècle, percé d’un couloir éblouissant de lumière blanche et froide dont les lignes de fuite mènent vers l’inéluctable destin. De part et d’autre, éléments choisis d’un décor minimaliste, un clavecin et une table de toilette noirs. Une rigueur toute protestante propice à la mise en valeur du travail de Bruno Ravella, le metteur en scène, qui a choisi de jouer la carte intimiste conférant une humanité sensible à ses interprètes.

Un travail superbe de la part d’une équipe scénique se jouant des contraintes pour créer des ambiances, depuis le dessin du rideau de scène et les fresque défraîchies qui évoquent la nature si chère au héros malheureux, jusqu’à la nuit de Noël enneigée où le jeune homme meurt, serein, dans les bras de sa bien-aimée alors que dans la rue les enfants chantent la Nativité. Une scène qui n’est pas sans rappeler que, quarante ans avant Massenet, Verdi ôtait la vie de sa Traviata un jour de carnaval… Repentir et mort d’amour dans les deux cas tandis que la rue festoie.

Thomas Bettinger (photo) – apprécié en Lenski sur ce même plateau en février 2020 – incarne Werther. Sans aucun mal, scéniquement, servi par son physique de jeune premier et sa présence qui lui permettent de conférer au personnage une dimension émotionnelle et dramatique atteignant son apogée au troisième acte ; sa voix trouve elle aussi sa plénitude à ce moment là nous offrant, entre autres, un somptueux « Pourquoi me réveiller ? », l’air tant attendu avec lequel il nous fait oublier quelques moments délicats vécus en première partie.

A ses côtés, pour donner vie à Charlotte, c’est Antoinette Dennefeld (photo) qui officie. Quel charme, quelle présence dans ce rôle où la densité romantique est intériorisée, ou tous les non-dits doivent être compris le temps d’une attitude, d’un regard. La mezzo excelle dans ce registre avec d’autant plus de facilité que son chant est à l’unisson. Précision, limpidité, diction parfaite, projection : rien ne manque et c’est une Charlotte triomphante qui recueille les bravi d’un public séduit à juste titre.

Ludivine Gombert, voix limpide et nuancée est, dans l’ombre de sa grande sœur, une Sophie non dépourvue de sentiments au-delà de l’innocence de sa jeunesse. Marc Scoffoni, baryton assuré, livre une intéressante incarnation d’Albert, tour à tour époux délicat et ami tourmenté. Le Bailli de Marc Barrard ne manque pas d’humour paternel et les deux compères Johann et Schmidt, Jean-Marie Delpas et Marc Larcher nous entraînent sans mal dans leur joie de vivre. Quant à la ribambelle d’enfants, ce sont les filles et les garçons de la Maîtrise des Bouches-du-Rhône, dirigés par Samuel Coquard, qui apportent avec bonheur, musicalité et diction, un peu de fraîcheur au cœur du drame.

Il incombe à Victorien Vanoosten de donner tout son relief à la musique de Massenet. Le jeune chef connaît bien l’orchestre maison, pour avoir été l’assistant du directeur musical attitré Lawrence Foster, et il n’a pas eu de peine à mobiliser la totalité des pupitres pour livrer une interprétation émotionnellement chargée, ne manquant cependant ni de finesse, ni de sentiments en osmose avec la scène. De la belle ouvrage…


Michel Egéa


Article paru dans concertclassic.com

https://www.concertclassic.com/article/werther-lopera-de-marseille-le-romantisme-en-toute-intimite-compte-rendu


Massenet : Werther – Marseille, Opéra, 15 mars ; prochaines représentations les 20 et 22 mars 2022 // opera.marseille.fr/programmation/opera/werther


Photos © Christian Dresse